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Des scientifiques ont mené une vaste étude génétique sur une centaine de spécimens de cannabis de différentes origines. Leurs conclusions suggèrent que Cannabis sativa a été domestiqué il y a environ 12.000 ans dans ce qui est aujourd’hui le nord-est de la Chine.

Le cannabis constitue l’une des drogues les plus consommées à travers le monde. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le nombre d’usagers est estimé à près de 150 millions de personnes. Si cette consommation – légale ou non en fonction des régions – est aujourd’hui sujette à controverse, l’histoire de l’Homme et du végétal remonte à loin, très loin.

C’est ce que confirme une étude publiée ce mois-ci dans la revue Science Advances. Menée par une équipe internationale de chercheurs, elle indique que le cannabis aurait été domestiqué pour la première fois au début du Néolithique, il y a environ 12.000 ans, en Asie de l’Est dans ce qui est aujourd’hui la Chine.

Le cannabis, une plante à l’histoire floue

Ces scientifiques ne sont pas les premiers à se pencher sur l’histoire de la plante. Des découvertes avaient déjà montré que le cannabis, Cannabis sativa de son nom scientifique, est cultivé depuis des millénaires comme source de fibres, d’oléagineux – sous la forme de chanvre – et pour ses propriétés récréatives et médicinales – sous la forme de marijuana -.

Néanmoins, l’histoire évolutive de l’espèce demeurait floue. En raison de sa distribution notamment, une hypothèse avançait qu’elle aurait été domestiquée pour la première fois durant le Néolithique en Asie centrale.

[Cette théorie] était principalement basée sur le fait qu’en Asie centrale, il est très facile de trouver de nombreuses plantes férales (des plantes anciennement cultivées et retournées à l’état sauvage, ndlr) poussant d’elles-mêmes, notamment au bord des routes“, a expliqué Luca Fumagalli, biologiste de l’université de Lausanne et co-auteur de la nouvelle étude.

Les données observationnelles et historiques ont suggéré que cela pourrait être le site de domestication originale du cannabis“, a-t-il ajouté repris par le Smithsonian Mag. En raison des restrictions légales en vigueur dans de nombreux pays, toutefois, peu d’études s’étaient appliquées à le confirmer.

Une centaine de génomes passés en revue

Pour en savoir plus, Luca Fumagalli et ses collègues ont compilé et séquencé plus d’une centaine de génomes de spécimens de C. sativa d’origine et de nature diverses. L’ensemble comprenait des plantes férales collectées en Asie, des variétés locales ou encore des cultivars historiques et modernes de chanvre et de marijuana conservés à différents endroits.

Leurs résultats suggèrent que l’espèce n’aurait pas été domestiquée en Asie centrale mais en Asie de l’Est il y a environ 12.000 ans. Ils indiquent également que tous les cultivars de chanvre et de marijuana actuels dériveraient d’un pool génétique ancestral dont les plantes férales et variétés aujourd’hui présentes en Chine seraient les plus proches descendants.

Les scientifiques avancent un scénario plus précis encore. D’après leur étude, les variétés modernes de chanvre et de marijuana découleraient de cultures initiées il y a 4.000 ans spécifiquement pour produire des fibres d’une part et obtenir des cannabinoïdes – les substances actives du cannabis – d’autre part.

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Selon l’étude, il y a 4.000 ans, le cannabis aurait commencé à être cultivé spécifiquement pour produire des fibres ou obtenir des substances cannabinoïdes. © Pixabay

Cette sélection serait à l’origine des différences actuelles observées entre les deux formes : les plants de chanvre sont plus hauts, possèdent moins de ramifications et davantage de fibres tandis que les plants de marijuana sont plus petits, plus ramifiés et possèdent davantage de feuilles et de fleurs riches en cannabinoïdes.

Ces découvertes “confirment que le cannabis est l’une des plantes les plus anciennement cultivées” avec l’orge et le blé, a expliqué Luca Fumagalli au New Scientist. “Nous pensons que c’était une plante à usages multiples“. Les données suggèrent en revanche que les véritables ancêtres sauvages de C. sativa ont probablement disparu à l’heure actuelle.

Nos travaux permettent de lever le doute sur la survie de Cannabis sativa à l’état sauvage : il n’en resterait vraisemblablement pas, car toutes les plantes férales analysées sont génétiquement proches de cultivars, et ne constitueraient donc pas des populations d’origine naturelle”, a souligné le chercheur suisse repris dans un communiqué.

Des gènes perdus au fil de l’évolution

Au-delà de l’histoire évolutive du cannabis, les analyses menées ont permis aux chercheurs de s’intéresser aux divergences génétiques entre les plants cultivés pour leurs fibres et ceux cultivés pour leurs propriétés psychoactives. Ils ont notamment identifié deux gènes impliqués dans la synthèse respectivement du THC (tétrahydrocannabinol) ou du CBD (cannabidiol).

Selon leur scénario, l’espèce sauvage ancestrale possédaient les deux gènes sous un état fonctionnel. C’est la domestication qui aurait conduit à une perte de fonction de l’un ou l’autre, aboutissant le plus souvent à terme à une perte globale de production de THC dans les cultivars de type chanvre et de CBD dans ceux de type marijuana, a résumé Luca Fumagalli.

Par la suite, les deux formes seraient restées génétiquement bien isolées, même lors de l’expansion de la plante dans toutes les régions du monde. La teneur en THC constitue la différence majeure entre les cultivars de type chanvre et de type marijuana. C’est ce même facteur qui fixe aujourd’hui la légalité ou non des produits en fonction des législations en vigueur.

Cette étude livre, d’après ses auteurs, une vue d’ensemble inédite de la domestication du cannabis qui, malgré son importance historique, économique, sociale et culturelle, demeure une espèce méconnue. “Nos résultats offrent des perspectives et des ressources précieuses pour faciliter les recherches en cours sur cette plante aux multiples facettes, tant à des fins médicales qu’agricoles“, a conclu Luca Fumagalli.

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